Economie de l’information géographique : un jeu d'acteurs en mutation

Le développement de l’informatisation des données localisées modifie progressivement toute l’économie de notre secteur d’activité. Dans un premier temps, cette évolution n'a eu d'effets qu'au sein des différents corps professionnels, mais aujourd’hui ce sont toutes les règles techniques, juridiques et commerciales qui doivent être adaptées, pour prendre en compte l’extension des domaines d’application et des modalités d’utilisation. L’information localisée fait désormais partie de cette "société de l’information" qui s’édifie jour après jour ; aussi l’économie générale du secteur d’activité connaît des évolutions sans précédent. Certains effets restent relatifs ou semblent encore éloignés, mais la dynamique est largement engagée et irréversible. Apprécier ces changements et comprendre leurs mécanismes généraux permet alors de mieux situer sa propre organisation et de pouvoir anticiper ces mutations en en tirant parti plutôt qu’en les subissant.

 

Mécanisme général

Le développement de l'informatisation dans notre secteur d’activité produit deux types d’effets : une grande facilitation et une large démocratisation de la manipulation de l’information localisée.

Facilitation de la manipulation

La forme numérique des données localisées impose une décomposition fine de l’information. Elle permet l’accès au " grain élémentaire d’information " lequel peut alors être utilisé et recomposé de multiples façons. Il ne s’agit plus de simples changements d’échelle ou de sélections thématiques, apanages des outils de cartographie informatisée des années 80, mais bien d’une infinité d’utilisations potentielles, dont la mise en œuvre ne dépend pas de l’imagination ou de la créativité du producteur de données, mais de la maîtrise professionnelle des techniques géomatiques par les acteurs administratifs ou économiques ayant une relation au territoire.

Démocratisation de la manipulation

La micro-informatique a facilité l'accès du plus grand nombre à la production et à l'usage de données localisées, faisant disparaître la frontière que la complexité du recours aux techniques de la topographie traditionnelle maintenait entre les producteurs de données et leurs utilisateurs. De plus, la forme numérique des données leur permet de côtoyer d’autres types de données numérisées : des statistiques, des données de gestion, des données schématiques, .... Les données localisées sont intégrées de plus en plus aux systèmes d’information des organisations. Elles en deviennent une composante importante pour en améliorer la pertinence et la réactivité.

Développement des échanges télématiques

Par ailleurs, le développement des échanges télématiques, grâce à Internet, va remettre en cause le système traditionnel de relation entre le fournisseur et l'usager. La nature même du marché va changer. Les formes d'acquisitions fragmentaires, épisodiques et distinctes des ressources complémentaires que sont logiciels et données, vont disparaître au profit de la consommation au coup par coup de services parcellisés. Le marché de la donnée localisée deviendra un marché de consommation plutôt que d'investissement.

Cette multiplication des utilisations possibles et des interactions avec d'autres secteurs professionnels rend obsolète l’approche économique traditionnelle du domaine, fondée sur l’économie d’échelle et la coordination des acteurs.

Plutôt que d’encourager la recherche d'hypothétiques produits généraux et universels, il convient de faciliter la libération des utilités de l’information, en développant les infrastructures d’échanges et de qualification ad hoc.

Plutôt que d’imposer à des acteurs publics une coordination très théorique de programmation de produits, dont les contenus, les formes, les cycles refusent de s’ajuster, il faut inviter chacun d’eux à décrire et à cataloguer ses données propres et à en faciliter l’accès à qui le souhaiterait.

Effets produits

Une telle analyse n’est évidemment pas encore partagée par tous puisqu’elle suppose une appréciation globale des processus, ce que ne permet pas le repli de chaque acteur vers ses positions sectorielles. Le plus souvent, en restant isolé, on ne perçoit que quelques effets particuliers qui trouvent pourtant leur cohérence dans le raisonnement général que nous venons de présenter.

Forte pression sur les données

Le développement des utilités potentielles crée une forte pression sur les données, notamment sur celles déjà existantes. En effet, du point de vue d’un utilisateur particulier, l’existence d’une donnée technologiquement et économiquement accessible est essentielle puisque, le plus souvent, le budget d’imputation de cette utilisation n’en permet pas à lui seul la constitution : ou la donnée existe et l’on en débat les modalités d’accès, ou la donnée n’existe pas et l’on s’en passe. (ce qui explique au passage la lenteur relative du démarrage des applications).

Cette pression sur les données revêt des formes multiples : baisse des prix des données de base, ouverture de gisements publics de données, contestation de l’appropriation des données publiques par les administrations qui les gère...

Commande par l’aval

Alors que les supports physiques traditionnels des produits cartographiques et photographiques entretenaient une frontière nette entre producteur et utilisateur, les outils informatiques, en variant les formes et contenus mis à disposition, en initiant les utilisateurs à la manipulation directes des données, favorisent le développement d’une dialectique offre-demande. Deux manifestations nettes de cette problématique sont, d’une part, les fournitures groupées de ressources des éditeurs de logiciels, qui associent à leurs produits des données et de la formation, et d’autre part, le développement de clubs utilisateurs de logiciels ou de bases de données de référence ou encore de "tours de table" locaux.

Affirmation de la valeur d’usage de l’information

Même si les premiers raisonnements développés sur la valeur d’usage de l’information localisée ont pu paraître quelque peu théoriques voici quelques années, les raisonnements économiques tenus pour décider d’investissements nouveaux ou pour évaluer un système en place ne se limitent pas à la seule compilation des coûts. Au-delà même de l’appréciation de l’amélioration de la productivité, il est fait également état, de plus en plus souvent, de services complémentaires, jusqu’alors non envisageables, ainsi que d’effets difficilement mesurables mais tangibles dans la communication et les relations avec les publics des organismes.

Par ailleurs, ces utilités nouvelles sont plus ou moins aisément appréciables. A échelle moyenne, pour un diagnostic de territoire ou une étude d’impact, l’intérêt du croisement de données nombreuses et variées se révèle directement sur le poste de travail : les analyses produites sont plus complètes, plus pertinentes, le projet est plus " robuste " et sa conduite ultérieure est plus économique. Par contre, à grande échelle, au sein de chaque service d’une collectivité, seuls les impacts de modernisation sont appréciables.

Ce n’est qu’avec la montée en charge de plusieurs applications que la dimension d’aide à la décision se révèle véritablement au niveau décisionnel supérieur, direction des services et élus.

Recomposition du jeu des acteurs

Ces premiers effets génèrent à leur tour des pressions sur l’organisation du secteur professionnel. Signe du développement d’une logique de marché, les producteurs de données ne régentent plus exclusivement la tarification des prix. Ils doivent prendre en compte les raisonnements de nouveaux distributeurs, comme les éditeurs de logiciels ou des sociétés de services télématiques, qui segmentent plus finement les secteurs applicatifs et suscitent des fragmentations nouvelles des produits. La

place et le rôle des acteurs publics sont aussi soumis à des contraintes. Les données que rassemblent et gèrent les services publics dans le cadre de leur mission constituent un patrimoine public susceptible d'être utilisé en-dehors de la mission qui les a générées. Cela imposera progressivement d’autres raisonnements et d’autres attitudes aux services concernés.

Conséquences pratiques

Mettre en perspective

Même si les effets des évolutions en cours ne se produiront que progressivement, il est nécessaire d’en avoir conscience pour éclairer les raisonnements tenus à court terme.

Spécifier précisément ses besoins

Pour éviter d’être entraîné dans des processus difficilement contrôlables une bonne spécification de ses besoins est indispensable dans un contexte d’évolution rapide des règles du domaine et de confusion de certains rôles. Il faut veiller en particulier à prendre en compte l’ensemble des ressources concernées par un investissement nouveau ou l’engagement d’un projet. Il est difficile d'évaluer la pertinence d'une action lorsqu'elle se déroule dans un contexte ou une organisation concernés par des évolutions technologiques permanentes et importantes.

Rester ouvert au changement

En toute hypothèse, les paramètres, voire les critères de décision, varieront dans des proportions fortes les prochaines années. Il est donc indispensable que les choix immédiats rigidifient le moins possible les options ultérieures, au plan technologique et en termes d’organisation.

Conclusion : ne pas se tromper de métier

Les données localisées sont le vocabulaire de la description du territoire et de son fonctionnement. Pour leurs gestionnaires, en maîtriser la grammaire et la syntaxe, pour en exprimer le meilleur sens, est une obligation professionnelle. Peser sur les spécialistes, pour qu’ils forgent les nouveaux mots et les nouveaux outils, est la meilleure façon de progresser. Le marché de l’information localisée en cours de constitution s’établira et fonctionnera beaucoup mieux si chaque acteur joue pleinement son rôle : l’utilisateur en étant un consommateur responsable et critique, le producteur en acceptant les règles de la concurrence

 

Fiche élaborée par le groupe de travail "aide à la maîtrise d'ouvrage des SIG", avril 1998